The Seasoning House de Paul Hyett (PIFFF 2012)


Les vices de fond, et les sévices de forme du genre horrifique sont très souvent ce qui font sa plus grande vertu.
Très souvent, mais pas systématiquement, car de piques en aiguilles mal plantées, un mauvais metteur en scène a tôt fait de nous saloper les rétines par un sadisme déplacé ou de déraper sur des thèmes flirtant avec le sordide, pour peu que son angle d’approche ne soit pas maitrisé.
Clairement, le torture-porn entre dans cette catégorie de films crapuleux, qui glissent trop facilement vers le racolage voyeuriste en visant l’artistiquement tendancieux.
C’est pourtant par cette porte étroite et pas très engageante que le spécialiste des maquillages protéiformes Paul Hyett a choisi d’entrer en réalisation, avec un long métrage au réalisme crasseux, éloigné des mondes fantastiques qu’il marqua profondément de sa griffe et où l’on avait tôt fait de l’attendre naïvement au tournant.
Ancré dans un contexte à la brutalité très marquée, celui de la guerre des Balkans, son film suit le calvaire d’Angel, jeune sourde muette qui, après avoir été kidnappée par un groupe armé, est envoyée avec d’autres filles dans un réseau de prostituées, cloisonné au sein d’un immeuble désaffecté. Son handicap et son ingénuité lui valent d’être épargnée des viols collectifs pour devenir la belle de nuit attitrée du proxénète en chef, Viktor, qui la prend alors sous son aile et la charge de ‘préparer’ les autres filles (comprendre : les maquiller, pour masquer les stigmates de leurs précédentes exactions et les droguer, afin qu’elles n’opposent pas de résistance aux corps offenseurs).
Repliée sur l’aspect mécanique de sa sale besogne, Angel s’accroche à sa surdité pour ne pas donner résonances aux souffrances qui s’imposent à elle; apaisant comme elle peut sa réalité par un onirisme intérieur, pour se protéger de l’horreur environnementale à laquelle elle collabore indirectement.
Pourtant, une des victimes va parvenir à la sortir de son mutisme en s’adressant à elle par le langage des signes; poussée alors par une compassion mimétique pour cette victime atypique, l’angélique proie va chercher à s’émanciper de cette machine à broyer l’innocence, non sans mal.

 

 

 

 

 

 

 

 

Si le pitch semble se trainer des clichés gros comme des casseroles à l’arrière-train, Hyett a l’intelligence de ne pas s’en satisfaire, et surtout, de ne pas s’y complaire.
En bon artisan du bis qui a longtemps côtoyé les faiseurs d’histoires, il a manifestement tiré un enseignement profitable, qui lui permet de doter son histoire d’une vive impulsion narrative (l’éloignant dans le même temps des dérives perverses propres à ce type de scénario).
Ainsi, au cœur d’un récit aux contours réalistes extrêmement crus, on trouve une mécanique héritée du conte, que le réalisateur britannique n’hésite pas à surligner par un symbolisme volontairement grossier (preuves en sont ces petits clins d’œil s’appuyant sur des éléments nécessairement connotés : le pendentif légué par la mère, la clé du bordel détenu par le bourreau, ou ces petits cochons en porcelaine ornant le porche d’une hôte malveillante).
Dans cette optique, la scène introduisant les filles dans l’antre du maquereau, et sa séquence d’égorgement très graphique, ravive des traumatismes propres à la littérature enfantine auxquels Perrault savait donner corps.
Le statut même de l’héroïne, crédule et résignée au départ, évoluant vers un profil de fille roublarde et combative, renvoie évidemment aux artifices du parcours initiatique de la fable.
Mais pas seulement, car Paul Hyett double ici sa source d’inspiration d’un hommage revendiqué au film de genre (l’émancipation d’une féminité forte dans un cadre masculin hostile, telle qu’elle a pu être développée dans nombre de séries B des années 80, ou encore la déviation de son germe de torture-porn vers d’autres sous-genre plus nobles, comme le survival ou le film de couloir), allant jusqu’à calquer son approche iconographique sur de grands noms du moment ; de Pascal Laugier (Martyrs apparait clairement comme un modèle esthétique) à Guillermo Del Toro (le sacrifice de cette mère protégeant sa fille lame à la main, convoquant le Labyrinthe de Pan, autre conte pour adulte).
Pourtant, qu’on ne s’y trompe pas; l’objectif de Paul Hyett pour sa première implication derrière la caméra, n’est pas de livrer une œuvre à l’onirisme fourbe et distancée de son propos, comme a pu l’être le récent Sucker Punch, gros vidéoclip numériquement boursouflé et faussement transgressif de Zack Snyder, sur une thématique similaire.
La violence y est ici assumée; elle est frontale, froide, bestiale et extrêmement indisposante (on tourne de l’œil à plusieurs reprises) et s’appuie sur des séquences aussi douloureuses visuellement, qu’éprouvantes mentalement.
C’est d’ailleurs dans cet équilibre fragile, déstabilisant sa ligne de conduite, que le jeune réalisateur est souvent pris à défaut, alternant maladroitement dans son montage des effets de mise en scène raffinés (la caméra relayant la mélancolie flottante dans la chambre des sacrifiées) avec des décrochages abrupts d’une sauvagerie inouïe.
Un problème de gestion que l’on retrouve étendu à la structure même du film, qui n’échappe pas aux redondances dans son premier tiers et se précipite un peu trop dans son dernier acte, dissipant son atmosphère glauque et étouffante au profit d’un banal film de traque au rythme effréné et ponctué d’un humour gauche.
Quelques défauts formels, qu’on attribuera sans mal à ceux d’une première œuvre pas totalement maitrisée, et surtout sous forte influence, Hyett recyclant (peut-être, sans y prendre garde) des axes de narration croisés aux détours de films sur lesquels il fut impliqués (The Descent et Eden Lake, pour ne citer qu’eux).
Cela n’enlève rien à l’intensité de ce survival sans faux-fuyant et globalement furieusement réalisé, porté par un casting solide et surtout la grâce d’une jeune actrice au magnétisme incroyable (prometteuse Rosie Day), qui réussit à concilier la candeur désabusée et l’instinct de survie imposés par un rôle épineux.
Des vices et vertus plutôt rares dans un type de films majoritairement gangrénés par la gratuité et l’absence totale d’esthétisme, et qui nous pousseront à suivre la seconde carrière de Paul Hyett de plus près, en espérant qu’il parvienne rapidement à faire tomber les masques sous lesquels évolue, pour l’instant, un désir épidermique de réalisation.

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