Inside Llewyn Davis, des frères Coen 2


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Acclamé par une critique unanime, révélant un consensus aussi étrange qu’inattendu, le nouveau film des frères Coen n’est pas un film facile à appréhender. Une vision superficielle risque de décevoir des spectateurs en attente d’un nouveau chef d’œuvre de la part des auteurs de Fargo.

Or Inside Llewyn Davis se situe dans la veine intimiste et personnelle de A serious man, autre beau portrait de looser qui en a laissé plus d’un sur le bas côté. Mais sans toutes les références à la culture juive. L’étude de caractère quasi introspectif prend des allures de balade désenchantée au cœur d’une Amérique, flottant dans un climat marqué par la solitude et une certaine tristesse. Les Coen ont toujours revisité les genres avec une aisance et une malice peu courante dans le paysage du cinéma américain. Plutôt que de réaliser un énième biopic ils ont créé de toute pièce un personnage fictif, un songwriter anonyme et talentueux comme il a dû en exister un certain nombre au début des années 60.

Davis est un personnage plus complexe qu’il ne le laisse paraître au premier abord.  Ce troubadour souvent égoïste est un folkeux désabusé et mélancolique qui foire à peu près tout ce qu’il entreprend. Il se réveille tous les matins dans un nouveau lit sans savoir de quoi demain sera fait. Mais il n’y a rien de romantique dans cette errance forcée qui prend la forme d’un éternel retour. Les événements se suivent et se ressemblent. La routine colle à la peau de ce perdant magnifique. Chaque jour est une épreuve pour gagner sa vie en passant dans des clubs indifférents à sa musique pourtant déchirante.

Il traîne son mal être avec une espèce de distance qui le rend à la fois attachant et agaçant. Mais dès qu’il prend sa guitare et commence à égrener  ses magnifiques ballades, le film devient poignant. D’autant que les Coen ont la bonne idée de laisser filer les morceaux dans leur intégralité. Il y a d’ailleurs quelque chose de cruel dans l’échec perpétuel de cet être talentueux qui déploie ses refrains cotonneux avec une grâce infinie. Les mélodies sont belles, le chant parfait. Et lorsque Dylan arrive avec sa voix de canard et son jeu brut, une forme d’injustice transparaît. C’est lui qui récoltera tous les honneurs et deviendra l’icône absolue de la folk music tandis que tous les Davis retourneront dans l’ombre. En même temps, les Coen émettent l’idée que ces gens talentueux ont ouvert une brèche, qu’ils ont permis à des gens comme Dylan d’avoir un succès enfin mérité.

Inside Llewyn Davis confirme une certaine maturité des cinéastes. La virtuosité apparente de leur style laisse place depuis quelques films à une mise en scène épurée marquée par une simplicité qui n’a rien à voir avec de l’académisme. La photographie du français  Bruno Delbonnel toute en teinte grisâtre et hivernale est splendide. Elle nous immerge dans un monde froid et sans pitié, loin des clichés véhiculés par d’autres films sur la beat génération.

Le film est une complainte enivrante sur l’absurdité de l’existence, trouée par des moments burlesques d’une grande finesse et cohérence (l’épisode du chat, la virée en voiture avec un jazzman incarné avec truculence par John Goodman). C’est la marque de fabrique des auteurs  qui, sans perdre leur ironie légendaire, ont néanmoins gagné en profondeur. Ils livrent un cinéma moins facile, moins ouvertement ludique et formaliste, voir hermétique par moment, mais qui laisse une empreinte indélébile comme les grands morceaux folks qui traversent le temps. On sort de la salle légèrement déçus sur le coup, gagnés par la nonchalance du héros si l’on peut dire. Mais un spleen lancinant et tenace finit par nous atteindre et nous hanter après la projection.

Pour ne pas gâcher le plaisir, les comédiens sont tous extraordinaires de justesse.

(USA-2013)  de Joel et Ethan Coen avec Oscar Isaac, Carey Mulligan, Justin TImberlake, John Goodman


A propos de Manu

Docteur ès cinéma bis, Manu est un cinévore. Il a tout vu. Sorte d'Alain Petit mais en plus jeune, son savoir encyclopédique parle aux connaisseurs de films méconnus. Il habite près de Montpellier où il peut observer la faune locale : le collectif School’s out, l’éditeur le chat qui fume et l’éditeur Artus Films. Avec son air d’Udo Kier, il n’est pas exclu qu’on le retrouve dans une production de genre.

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2 commentaires sur “Inside Llewyn Davis, des frères Coen

  • dasola

    Bonsoir, j’ai vraiment préféré Inside Llewyn Davis à A Serious man: l’histoire m’a plus touchée, j’ai aimé la façon de filmer New-York, le rôle du chat et surtout la musique. Les chansons sont toutes très bien. Un film en demi-teinte mais à voir. Bonne soirée.