Into the Abyss, de Werner Herzog 1


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Le 24 octobre 2001, dans la petite ville de Conroe au Texas, Jason Burkett et Michael Perry, en quête d’une voiture à voler, abattent de sang-froid Sandra Stotler, son fils Adam et l’ami de ce dernier, Jeremy. Retrouvés puis arrêtés, les deux jeunes hommes, âgés d’à peine 19 ans, sont condamnés : Burkett à la prison à perpétuité, Perry à la peine capitale.  Werner Herzog interviewe Michael Perry, huit jours avant son exécution.

Toujours un peu manipulateur et provocateur, le réalisateur allemand avait le projet de regarder dans l’abysse, c’est-à-dire sonder l’âme des protagonistes d’une affaire de meurtre, qui a donné lieu à une condamnation à mort. Herzog annonce clairement les choses : il est contre la peine capitale. En guise d’introduction, il interroge un prêtre qui accompagne les condamnés jusqu’à leur dernier souffle. Ce dernier est très ému quand il évoque ses souvenirs et dresse un étrange parallèle avec le sort d’un couple d’écureuils. Et l’ami Werner de lui demander : est-ce que Dieu permet l’exécution ? Lol. C’est un peu ce curseur qui bouge d’un extrême à l’autre, entre farce et gravité, qui fait la signature du réalisateur. Je me souviens du médecin légiste de Grizzly man qui détaillait les corps supliciés comme s’il racontait le film qu’il avait vu à la télé la veille.

Une fois énoncé le positionnement, après avoir montré l’homme d’église en pleurs, après avoir montré le condamné à mort sous un jour plutôt sympathique, le réalisateur s’attache à reconstituer les faits. Et les événements sont plutôt macabres.  Les scènes de crimes sont détaillées avec force détails grâce aux vidéos des policiers. On y voit absolument tout, et notamment les traînées de sang sur le sol ou les giclées qui s’étendent jusqu’au plafond (Perry a abattu la mère Stotler au fusil). La caméra parcourt les pièces et nous montre les indices, comme cette plaque de four où repose de la pâte à cookies que la victime était en train de faire. On voit aussi, furtivement, le corps emmailloté dans les draps et balancé à la hâte dans un lac du coin. Avec les images, on reconstitue le mode opératoire et notamment le piège tendu à la victime. Enfin, on a un aperçu des cadavres des deux victimes adolescentes, gisant dans la forêt. Il s’agit donc d’un triple meurtre, commis pour un « simple » vol d’une voiture… On a un peu de mal à faire le lien avec le visage juvénile de Michael Perry et les actes horribles pour lesquels il a été condamné.

Herzog ne fait pas de manichéisme. Il va voir tout le monde. Il est facile d’être contre la peine de mort. Il est moins facile d’être un proche ou même simplement de connaître les détails de crimes particulièrement violents et atroces. Et c’est ce qu’il nous propose. Pour atteindre l’abysse, il plonge dans les profondeurs de l’affaire et s’astreint à dévoiler les causes et les conséquences de ce crime haineux. Il va même voir un ancien « bourreau », qui était chargé d’attacher les condamnés à la table puis de débarrasser leur dépouille.

Le film est un assemblage de nombreux entretiens. Les deux coupables bien entendu, mais aussi la famille des coupables et celle des victimes. En explorant l’intimité de chacun, Herzog nous montre l’ampleur des ravages sur tous les gens touchés par l’affaire. Parfois le malheur semble s’abattre à répétition sur les familles, comme une malédiction.  Côté Burkett, le fils a été condamné à perpétuité mais on apprend que le père est aussi en prison. Et que son frère l’a aussi été ! Un des passages marquants est d’ailleurs le père Burkett qui raconte s’être retrouvé avec ses deux fils dans le même bus, en route pour la prison, et tous menottés… Les destins exposés ici sont presque tous incroyables, tous touchés par la violence ou le malheur.

Malgré le tableau sombre que dépeint Werner Herzog et qui semble lié à l’environnement (les armes à feu, le Texas), le réalisateur continue de croire en l’humain. Lorsqu’il propose à la fille de la victime si ça conviendrait que la peine de mort soit commuée en « vraie » prison à vie (sans remise de peine ni conditionnelle), elle dit qu’elle serait d’accord. Burkett fils, qui sera vieux quand il sortira de prison, continue néanmoins de vivre. Il va même donner naissance à un enfant par un moyen détourné. Herzog insiste d’ailleurs pour connaître précisément le moyen de procréer alors que les contacts au parloir sont plus que limités !

Into the Abyss est un documentaire remarquable, qui ne prend pas vraiment parti. En nous apportant de nombreuses informations, il nous explique que la situation est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Se dégage quand même le fait qu’un Etat puisse commettre un meurtre est une aberration d’un autre temps.


A propos de Jérôme

toute-puissance mégalomaniaque, oeil de Sauron, assoiffé de pouvoir et d’argent, Jérôme est le father de big brother, unique et multiple à la fois, indivisible et multitude, doué d’ubiquité. Il contrôle Cinétrange, en manipulant l’âme des rédacteurs comme des marionnettes de chiffons. Passionné de guerre, il collectionne les fusils mitrailleurs. Le famas français occupe une place d’exception dans son coeur. C’est aussi un père aimant et un scientifique spécialisé dans les nouvelles technologies de l’information. Pour faire tout cela, il a huit doppel gangers, dont deux maléfiques. Il habite au centre du monde, c’est-à-dire près de Colmar.

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Commentaire sur “Into the Abyss, de Werner Herzog

  • Rock

    Je plussoie. Le film qui m’avait le plus marqué en 2012. Cela dit, en tant que gros fan d’Herzog, je ne demeure pas très objectif.
    Son documentaire le plus sombre et le plus intense à mon goût.