Le bossu de la morgue


Javier Aguirre n’est pas, loin s’en faut, un spécialiste du cinéma d’épouvante. Critique et essayiste, il peut être considéré comme un artiste d’avant-garde. Il a crée un mouvement, l’anti-ciné, à travers ses courts et longs métrages expérimentaux. Inconnu en France, il réalisa pas moins 40 longs métrages.  Mais le plus curieux, dans la carrière étonnante de ce cinéaste, qui présenta il y a quelques années ses courts les plus radicaux au festival méditerranéen, est qu’il accepta à plusieurs reprises de réaliser des films d’épouvante classiques, à la frontière du bis, pour des questions purement financières. Et il ne s’en est jamais caché. Ce qui ne l’empêcha pas de soigner son travail, de ne pas livrer un travail bâclé, à l’instar d’un artisan consciencieux comme Leon klimowsky ou Carlos Aured.

Gros succès en Espagne à sa sortie, Le bossu de la morgue est une excellente série B, un film d’épouvante à l’ancienne, naïf et sincère, débordant de séquences généreuses en matière de gore et doté d’un humour bon enfant. On est loin alors de la modernité du stakhanoviste Jess Franco ou de l’esthète Narciso Ibanez Serrador.

Gotho, un bossu tout droit sorti d’un vieux classique de la Universal, travaille à la morgue d’un hôpital. Il est la risée de son entourage. Sauf d’une jeune patiente hélas condamnée dont il est fou amoureux. Lorsqu’elle décède, il s’enfuit avec le cadavre et commet une série de meurtres pour se venger. Le docteur Orla (référence à Maupassant) décide de le protéger et de l’aider à ramener à la vie sa bien aimée à condition que Gotho l’aide dans ses recherches pas très catholiques. En effet, Orla a trouvé le moyen de faire vivre artificiellement un organisme vivant, une sorte de masse visqueuse tout droit sortie d’un cauchemar de Lovecraft. Mais cette « chose » informe a besoin de se nourrir d’êtres vivants.

Le docteur Orla, dans sa mégalomanie compulsive et sa folie sans limite, n’est pas sans rappeler le Docteur Frankenstein. Et globalement la structure narrative du film de Javier Aguirre est assez proche des films de Terence Fisher (sans la rigueur du grand cinéaste anglais) sur le même thème. On y retrouve cette même fascination morbide pour l’horreur graphique alliée à un érotisme discret et surtout une attirance pour le mélodrame à la lisière du ringard que l’on ne peut qu’attribuer à la star du film, Paul Nashy, Jacinto Molina de son vrai nom, également scénariste.

Si Javier Aguirre soigne particulièrement sa réalisation grâce à une judicieuse utilisation des décors souvent naturels (une vraie morgue) et à une photographie raffinée, il s’en tient à filmer l’histoire telle quelle sans second degré ni implication personnelle. Cinéphile averti et artiste très cultivé, il glisse par moment des références bien senties (Les Frankenstein de James Whale, Victor Hugo, Lovecraft). Mais aucune velléité auteurisante ne vient entacher cette folle histoire de bossu criminel et malheureux.

Le projet est en revanche porté à bout de bras par un Paul Nashy, particulièrement touchant dans le rôle du bossu jusque dans la maladresse de son jeu. Il a beau en faire des tonnes, rouler des yeux, adopter une démarche comme dans un film muet, il y a quelque chose de très personnel, d’unique dans son jeu. Sans imiter Lon Chaney, il cherche néanmoins à créer un vrai personnage. Paul Nashy est une figure incontournable du cinéma populaire espagnol. Il a créé un personnage mythique de loup garou, Waldemar Daninsky, dans des films traduits en France par des titres absurdes : Les vampires du Dr Dracula, L’empreinte de Dracula, La furie des vampires … séries B charmantes qui ne comportent aucun vampire mais des lycanthropes bien poilus !!!!

Réalisé en plein âge d’or du cinéma fantastique ibérique, Le bossu de la morgue parvient à transgresser son gentil climat de série B gothique d’inspiration littéraire grâce à quelques échappées déviantes particulièrement  gratinées : deux patientes s’adonnant aux plaisirs saphiques et SM dans une séquence suggestive toutefois, l’apparition délicieusement kitch du monstre et enfin le plus gratiné pour la fin, l’invasion de rats bondissants comme des sauterelles et prenant réellement feu (et oui là à l’époque le cinéma se permettait de telles horreurs).

 

(ESP-1973) de Javier Aguirre  avec Paul Naschy, Rossana Yanni, Victor Alcazar

Durée : 79 minutes

Versions : français, espagnol

Sous titres : français

Format 1.85 original respecté 16/9ème compatible 4/3

Couleur

Interdit aux moins de 16 ans

Livre 64 pages “Le cinema de terreur espagnol” L’Âge d’or du fantastique espagnol, par Alain Petit Scène alternative Diaporama d’affiches et photos Bandes-annonces de la collection Ciné de Terror

Editeur : Artus

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A propos de Manu

Docteur ès cinéma bis, Manu est un cinévore. Il a tout vu. Sorte d'Alain Petit mais en plus jeune, son savoir encyclopédique parle aux connaisseurs de films méconnus. Il habite près de Montpellier où il peut observer la faune locale : le collectif School’s out, l’éditeur le chat qui fume et l’éditeur Artus Films. Avec son air d’Udo Kier, il n’est pas exclu qu’on le retrouve dans une production de genre.

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