La main du diable, de Maurice Tourneur


La main du diable ne serait-elle pas celle des Nazis, pardon des Allemands, producteurs du film pendant l’occupation par l’intermédiaire de la fameuse Continentale. Le but était, à l’origine, de réaliser des films neutres, sans contenu politique, ni propagandiste,  sans doute pour calmer les esprits. Quelques chefs-d’œuvre sortirent de la continentale tels que L’assassin habite au 21, L’assassinat du père noël et Le corbeau. Ce dernier, par ailleurs, derrière son habile intrigue policière, cachait un contenu subversif que personne ne comprit à l’époque où alors à tort. Bref, par des temps troublés, rien de mieux qu’offrir au public un film fantastique à portée universelle. Adaptation libre de La main enchantée de Gerard De Nerval, scénarisée par Jean-Paul Le Chanois, La main du diable est le seul film surnaturel réalisé par le vétéran Maurice Tourneur, père de Jacques. Ce dernier enchaîne à la même époque quelques pièces maîtresses du genre au Etats-Unis sous la bannière de la RKO pour le compte du génial producteur Val Lewton: Vaudou, La féline et  L’homme léopard pour ne citer que les plus célèbres.

Dans un relais de montagne. La tempête bat son plein. Des gens sont rassemblés dans la salle de restaurant et discutent. Soudain, un individu franchit la porte, paniqué et désagréable. Il porte avec lui une boîte qu’il ne semble pas vouloir lâcher. Fait curieux : il n’a pas de main gauche et paraît inquiet d’être poursuivi par une forme mystérieuse. Las, il finit par raconter son histoire à l’assistance toute ouïe. L’histoire d’un peintre du dimanche, arrogant et sans talent, qui va faire un pacte avec le Diable sans vraiment le savoir. Il va récupérer une main à un restaurateur qui lui certifie qu’il connaîtra gloire et fortune s’il accepte le présent pour un sou. Mais lorsqu’on fricote avec le malin c’est souvent son âme qui est en jeu.

Si cette histoire vous rappelle quelque chose c’est que vous connaissez le mythe de Faust,  maintes fois romancé à l’écrit et porté à l’écran. En 1943, elle prend aussi des résonances politiques, métaphore d’une France inquiète qui a vendu son âme à l’Allemagne.

La première qualité de La main du diable est de suggérer le fantastique, mieux, de l’inscrire à l’intérieur d’un cinéma français très conventionnel comme on en produisait beaucoup à l’époque. La  reconstitution historique du XIXème siècle , tournée en partie en studio, est symptomatique de l’idée de ce qu’un cinéphile moyen se fait de la « qualité France », soit un cinéma efficace, bien (trop) écrit et incarné par des comédiens inspirés au jeu assez théâtral. Tout ce que rejettera ultérieurement, parfois à tort, la nouvelle vague avec nécessité dans l’urgence de repenser le cinéma. Cette réaction fut parfois injuste, notamment lorsque l’on regarde La main du diable qui pervertit au contraire les règles du cinéma « bien fait » bien « pensé » pour nous amener vers des terres insolites et parfois même très osées dans la recherche plastique, quasi-picturale, flirtant avec le surréalisme. Lorsque le héros se retrouve, lors d’une incroyable séquence stylisée, devant les individus qui ont possédé la main durant les siècles, le film bascule dans le fantastique le plus baroque, le plus échevelé où la qualité de la lumière, des cadrages et des décors éclatent et surtout tranche avec l’apparente austérité de l’ensemble.

La main, symbole de puissance et de prédomination, serait-elle cette main de Dieu que voudrait par arrogance posséder l’homme avide de richesse et de gloire. C’est possible ! La métamorphose du personnage principal passant du peintre médiocre et miséreux à celui de célèbre et riche est bien rendue à travers une peinture croustillante du milieu de l’art.

Mais la plus grande réussite de cet excellent film fantastique réside dans la représentation du Diable. Loin des clichés usuels le représentant sous la forme d’un personnage fascinant et répugnant à la fois, surtout en 1943, le malin a la silhouette du petit fonctionnaire d’Etat et l’air débonnaire d’un personnage sympathique et effacé. Tout en restant un peu inquiétant sans trop que l’on sache pourquoi. Peut être à cause de cette monstrueuse banalité affiché par ce petit bonhomme de rien du tout qui tire les ficelles de l’humanité un peu trop facilement.

La mise en scène, classique mais pertinente, est au service d’un récit prenant  et parfois encore terrifiant au symbolisme fort, bénéficiant de l’impeccable interprétation de Pierre Fresnay et de singuliers effets spéciaux artisanaux dans l’esprit poétique de ceux imaginés dans les films de Jean Cocteau.

Le très beau blu-ray rend justice aux très belles images, d’inspiration expressionniste, composées par le très prolifique et talentueux Arman Tirard (le chef op de presque tous les films d’Henri-Georges Clouzot).

(FRA-1943) de Maurice Tourneur avec Pierre Fresnay, Josseline Gaël, Noël Roquevert, Guillaume de Sax

Durée : 87 mn. Support : DVD 9/ blu Ray. Région : 2. Norme : PAL. Format cinéma : 1.33 : 1. Format vidéo : 4/3. Langues : Français (mono 2.0). Sous-titres : Français pour sourds et malentendants

Bonus

La continentale (44 mn) : Documentaire instructif et passionnant sur cette maison de production « contestée » pendant longtemps mais dont la créativité n’est pas à oublier

Edition Gaumont

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A propos de Manu

Docteur ès cinéma bis, Manu est un cinévore. Il a tout vu. Sorte d'Alain Petit mais en plus jeune, son savoir encyclopédique parle aux connaisseurs de films méconnus. Il habite près de Montpellier où il peut observer la faune locale : le collectif School’s out, l’éditeur le chat qui fume et l’éditeur Artus Films. Avec son air d’Udo Kier, il n’est pas exclu qu’on le retrouve dans une production de genre.

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