The Assassin, de Hou Hsiao-Hsien


J’avais un perdu de vue Hou Hsiao-Hsien depuis l’hypnotique Millenium mambo. Ses trois films suivants, Three times, Café lumière et Le voyage du ballon rouge ont eu droit à des sorties très discrètes, révélant le manque d’intérêt croissant dont le cinéma asiatique a été victime depuis une dizaine d’années après avoir explosé fin 90 et début 2000. Mais les modes fluctuent et les distributeurs s’en accommodent. Les cinéphiles un peu moins malheureusement!

Après 8 ans de silence, Hou Hsiao-Hsien  revient en grande forme avec The Assassin, présenté cette année au festival de Cannes 2015 et lauréat, à juste titre du prix de la mise en scène, la plus belle distinction à mon sens que l’on puisse rendre à un film. Pourtant le film s’est fait attendre, et loin de la fresque tant rêvée à la King Hu, le cinéaste nous livre en 1 h 45 mn un bloc de d’épure, un film concis et sans fioriture, d’un lyrisme sec.

Dès les premières images dans un somptueux noir et blanc, l’évidence d’assister à une expérience unique, magique, saute aux yeux. Le soin apporté aux cadrages, le découpage tranchant laissant pourtant les plans respirer dans la durée, le grain de l’image unique, la beauté presque indécente de Shu Qi,  la chorégraphie abstraite et minimaliste de la première scène d’arts martiaux, marquent les intentions radicales d’un auteur qui s’empare d’un genre, le Wu xia pian, pour l’emmener vers des territoires inédits. La démarche jusqu’au boutiste du cinéaste risque de laisser les spectateurs novices sur le carreau, les plongeant dans un profond ennui. Mais si on accepte de se laisser enivrer, si vous êtes sensibles aux textures sonores et visuelles, à la peinture et à la calligraphie comme sources d’inspiration explicites, alors vous serez enchantés par un cinéma exigeant d’une beauté plastique sans commune mesure.

Les cinq premières minutes en noir et blanc laissent rapidement place à la couleur. Le contraste est saisissant et ne fait qu’accroître les qualités d’une stupéfiante  colorimétrie qui ne s’autorise aucun effet numérique (sauf lors d’un effet spécial aussi beau que chez Kiyoshi Kurosawa). Le réalisateur, aidé par son chef op, travaille la lumière naturelle aussi bien en extérieur (la brume, l’arrivée des nuages, les éclats du soleil) qu’en intérieur (les bougies, les voiles devant la caméra donnant à l’image une beauté floutée étrange).

L’art du cinéma contemplatif, lumineux et généreux, au sens pictural est  au service d’un récit foisonnant, complexe, savamment elliptique, qui brille par son absence de superflu. Et qui nous demande une attention qui fait plaisir. Enfin un cinéaste qui mise sur l’intelligence du spectateur au point de nous perdre parfois.

Alors pour être synthétique, disons qu’il s’agit de l’histoire Nie Yinniang, justicière, qui a été élevé par une nonne loin de sa famille. La nonne blanche l’a initiée dans le plus grand secret aux arts martiaux et lui confie des missions périlleuses à accomplir. La dernière en date, draconienne,  est d’assassiner son cousin Tian Ji’an, qu’elle a aimé jadis. Elle va devoir choisir : sacrifier l’homme qu’elle aime ou rompre pour toujours avec  « l’ordre des Assassins ». Et son choix ne sera pas sans conséquence sur le maintien (ou non) de la paix entre la cour impériale et la province de Weibo dirigé par Tian Ji’an, défiant ouvertement un empereur fragilisé.

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Si la moindre ligne de dialogue est zappée,  le fil du récit se délite pour le spectateur distrait par la splendeur visuelle d’une œuvre unique, frappée par la grâce totale de ses images. La caméra, qui opère de légers travellings constants de gauche à droite, comme dans un effet de balancier, est à elle-seule un personnage. On pourrait presque parler de caméra pinceau dans ce fait même de changer de lumière, de couleur, d’ambiance au sein d’un même plan.

La singularité profonde du film de Hou Hsiao-Hsien est de faire cohabiter dans un même esprit d’exigence, une œuvre vouée à la contemplation, à la rêverie articulée autour d’un récit politique qui demande de la concentration. D’où ce besoin d’y retourner, de revoir cette merveille esthétique. Les rares combats sont fulgurants mais risquent de frustrer les amateurs du genre par leur brièveté, leur côté tranchant et par certains choix de mise en scène intransigeants. La première séquence d’action, tant attendue, ne dépassant pas les 2 mn est filmée volontairement de loin.

The Assassin est un wu xia pian épuré mais sidérant plastiquement, proposé dans un format presque carré  (en réalité en 1.41) qui  s’impose d’emblée comme le premier chef d’oeuvre de l’année.

(CHINE-2015) de Hou Hsiao-Hsien avec Shu Qi, Chang Chen

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A propos de Manu

Docteur ès cinéma bis, Manu est un cinévore. Il a tout vu. Sorte d'Alain Petit mais en plus jeune, son savoir encyclopédique parle aux connaisseurs de films méconnus. Il habite près de Montpellier où il peut observer la faune locale : le collectif School’s out, l’éditeur le chat qui fume et l’éditeur Artus Films. Avec son air d’Udo Kier, il n’est pas exclu qu’on le retrouve dans une production de genre.

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