La chair et le sang, de Paul Verhoeven


Pendant sa période hollandaise, Paul Verhoeven a réalisé bon nombre de films avec son comparse Gerard Soeteman. Le réalisateur et le scénariste partagent une vision assez pessimiste de l’humanité, qui nous dépeint comme des êtres primitifs à peine évolués et en proie constante au fascisme. Ils ont aussi en commun une passion pour l’Histoire et notamment la période moyenâgeuse et sa transition vers la renaissance. 

En 1501, Martin est un soldat qui s’allie avec un prêtre pour diriger une bande de mercenaires. Ils kidnappent Agnès, une jeune princesse promise à Steven, fils de noble. Steven va tout faire pour récupérer la jeune femme aux mains des brigands.

La Chair et le Sang est un film-somme qui reprend toutes les obsessions de Verhoeven. Même s’il souffre parfois d’un manque de moyens pour illustrer un moyen-âge épique, le film contient tout ce qui fascine le réalisateur : les bas instincts des hommes, la manipulation par la religion, l’omniprésence du sexe, la science contre la croyance, l’opportunisme. Avec Benedetta, Paul Verhoeven ferme la boucle reprenant peu ou prou les thèmes de La Chair et le Sang dans un contexte plus religieux.

Le film vieillit comme un bon vin. Comme d’habitude avec les films de Verhoeven, si on ne creuse pas un peu, on y verra une œuvre vulgaire où règne le sexisme et la violence gratuite. Mais bien sûr, il s’agit de tout l’inverse. Chaque personnage évolue au gré des situations. Il n’y a pas de héros à proprement parler, il n’y a pas de gentils ou de méchants. Ce que propose le réalisateur, c’est un miroir, rien de plus. Mais cette image est choquante. On peut tenter de prendre du recul et se dire que les mœurs ont évolué depuis cinq cents ans. Mais la guerre en Ukraine et l’évocation de crimes de guerre semblent accréditer la thèse de Verhoeven qui estime que nous sommes toujours des êtres primitifs, dont la sauvagerie revient dès lors que le contexte le permet.

Le couple formé par Rutger Hauer et Jennifer Jason Leigh illumine bien sûr le récit. La toute jeune actrice livre un jeu proche de celui de Sharon Stone dans Basic Instinct. Elle est à la fois ingénue et perverse, change de compagnon suivant son intérêt et ses sentiments.

Malgré une photographie signée par le talentueux Jan de Bont, certaines scènes manquent légèrement de définition et les couleurs peuvent un peu changer d’une scène à une autre. C’est un peu dommage mais il faut resituer le contexte. C’était un projet difficile et un tournage houleux pour Verhoeven car c’était son premier film produit en partie par des Américains et en langue anglaise. Malgré tout, le blu-ray tire le maximum de ce qu’il peut sans casser le grain de la pellicule.

Le blu-ray contient deux entretiens, l’un avec Paul Verhoeven et l’autre avec Gerard Soeteman. Ce sont des documents déjà anciens (2012 et 2013) mais les deux hommes sont passionnants à écouter. Soeteman est peut-être même plus intéressant car pour faire le scénario de La Chair et le Sang, on apprend qu’il a puisé dans des documents historiques assez originaux et surprenants.

Les deux s’accordent pour dire que Rutger Hauer (décédé en 2019) a mis beaucoup de mauvaise volonté lors du tournage du film. En effet, l’acteur avait signé un contrat pour faire ce film mais il était en train d’acquérir une notoriété internationale grâce à Hollywood. Son rôle de héros violent dans un film illustrant la barbarie médiévale pouvait possiblement lui nuire.

On est aussi heureux de voir et d’écouter le compositeur Basil Poledouris qui nous explique son approche du film et sa relation avec le réalisateur. Hélas, Poledouris est décédé en 2006 et l’on se rappelle de lui pour quelques musiques mémorables : A la poursuite d’octobre rouge, Conan le barbare, Starship Troopers, Robocop.

Pour finir, le blu-ray contient également le commentaire audio de Paul Verhoeven.

Le livre « Comment survivre »

Le blu-ray est disponible chez Carlotta. Il sort également une version « ultra-collector » avec un livre passionnant signé Olivier Père et François Cognard. L’ouvrage commence par retracer la carrière de Paul Verhoeven, ce qui donne très envie de se replonger dans sa filmographie.  Il rappelle le contexte de l’époque la sortie douloureuse du film. François Cognard, ancien journaliste du magazine Starfix, a eu la chance d’être présent sur le tournage. Au travers d’un entretien, il y raconte l’ambiance effectivement exécrable.

Olivier Père livre une analyse fine et détaillée du film. Il fait de nombreux liens thématiques avec les autres œuvres de Verhoeven et liste des influences (Eisenstein, Hitchcock). Si certains sont évidents mais tout de même bien décryptés (le triangle amoureux, l’ambigüité des personnages féminins), d’autres sont plus cachés. L’auteur nous montre par exemple comment le réalisateur a traité le thème de l’enfance en filigranes dans ses films.

Les anachronismes présents dans le film sont détaillés et l’on nous explique c’est une démarche volontaire pour illustrer un large spectre de la guerre.Un chapitre est aussi consacré aux liens avec le western car La Chair et le Sang déconstruit le film de cape et d’épée comme Sergio Leone a déconstruit le western américain.


A propos de Jérôme

toute-puissance mégalomaniaque, oeil de Sauron, assoiffé de pouvoir et d’argent, Jérôme est le father de big brother, unique et multiple à la fois, indivisible et multitude, doué d’ubiquité. Il contrôle Cinétrange, en manipulant l’âme des rédacteurs comme des marionnettes de chiffons. Passionné de guerre, il collectionne les fusils mitrailleurs. Le famas français occupe une place d’exception dans son coeur. C’est aussi un père aimant et un scientifique spécialisé dans les nouvelles technologies de l’information. Pour faire tout cela, il a huit doppel gangers, dont deux maléfiques. Il habite au centre du monde, c’est-à-dire près de Colmar.

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