Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme

A l’origine de cette histoire, il y a Cormac McCarthy, un écrivain américain né en 1933 et dont on a découvert l’importance assez tardivement. L’auteur est connu chez les cinéphiles pour son roman La Route, adapté par le réalisateur australien John Hillcoat. Cette dystopie a marqué par son nihilisme. L’écrivain semble fasciné par la violence inhérente aux lieux, insinuant qu’elle fait partie de la culture locale et qu’elle est inévitable. Dans No country for old men, il s’agit de la frontière entre les États-Unis et le Mexique, zone interlope de trafics en tous genres.

Moss est soudeur et vit avec sa femme Carla Jean dans une modeste caravane. Lors d’une expédition de chasse dans le désert, il découvre des cadavres près de véhicules, un deal de drogue qui a mal tourné. Il trouve aussi une valise de plusieurs millions de dollars et il décide de l’emporter.

Au premier visionnage, j’avais détesté le film des frères Coen. Je n’y avais rien compris. Il est vrai que parfois, on ne sait pas trop qui poursuit qui, ni comment les poursuivants retrouvent leur cible. Et puis j’ai lu le roman de McCarthy, qui est étrangement plus clair, moins cryptique et elliptique. Si le déroulement est plus limpide et finalement linéaire, on voit aussi que certaines explications manquent volontairement. Ceci pour démontrer que ce qui se passe dans le monde dépasse l’entendement; on ne peut pas tout maîtriser ni tout comprendre. Il faut donc accepter ces trous dans la logique car l’intérêt n’est pas ici d’admirer un thriller mécanique bien huilé.

L’adaptation des frères Coen est fidèle et en fait, le roman est très visuel. Celui-ci est constitué de deux voix qui se répondent successivement au gré des chapitres. La première est littéralement un scénario de course poursuite. Moss tente d’échapper à ses nombreux poursuivants, un jeu de cache-cache meurtrier où les fusillades se multiplient. La deuxième voix est celle du shérif Bell. C’est une logorrhée sur le monde d’aujourd’hui et le décalage que subissent les anciens. Bientôt à la retraite, le shérif pourrait être un conservateur qui regrette la société d’avant où les jeunes étaient polis, où le trafic de drogue et la violence n’existaient pas. L’action se situe dans les années 1980. Plusieurs personnages évoquent leur expérience du Vietnam mais les plus vieux parlent du monde d’avant-guerre.

Il n’est pas très étonnant que les frères Coen aient apprécié cette histoire. Le duo est fasciné par les personnages qui sont prêts à dépasser leurs limites pour atteindre leur but. L’intrigue est un where’s the money ? dont ils sont friands. Ils ont déjà démontré leur savoir-faire avec The Big Lebowski ou Blood Simple. L’atmosphère du film reprend fidèlement celle du livre. C’est très aride et sans pitié. Et l’on a droit à la reprise des dialogues croustillants du livre. Le tueur froid apprécie de philosopher avec ses victimes ou tous les réceptionnistes de motels qui sont sur son chemin.

Le film ne reprend pas vraiment l’alternance métronomique entre le récit et le shérif mais il divise son récit entre les trois personnages. Moss est sans doute celui auquel on s’identifie. Poursuivi par des mexicains, des américains et un tueur fou, il déploie des trésors d’ingéniosité pour les semer. Son personnage est une sorte de cow-boy. Il sait manier les armes et ses parties de chasse dans le désert l’ont habitué au milieu hostile. Cela lui laisse donc des chances de survie.

Le casting est tout simplement parfait. Josh Brolin interprète Moss et il a repris le look de Cormac McCarthy :

Le shérif est joué par l’inébranlable Tommy Lee Jones. Il est la voie de la sagesse et il tente d’aider Moss à se sortir du pétrin. Il examine chaque scène de crime avec minutie, tout en sachant qu’il a un train de retard. Il y a d’ailleurs quelque chose de très drôle car les flics font toujours des constats d’évidence et malgré tout récoltent des indices qui pourraient les mettre sur la voie. Mais ils préfèrent pérorer sur la folie du monde en lisant le journal ou en buvant du café. Cela fait penser à tous ces personnages dans les films des Coen qui s’agitent et cogitent pour n’arriver à aucun résultat. Ce trait absurde et comique est commun aux Coen et à McCarthy.

Mais la véritable star du film est bien sûr Javier Bardem qui interprète un étrange tueur. Fasciné par le destin, son moteur réside dans des principes bien définis et om suit une philosophie du destin qu’il s’est lui-même inventée. Ses valeurs sont avant tout les promesses et les contrats passés entre les hommes. Il accepte occasionnellement que le hasard vienne s’y mêler. Il est implacable et ne réagit pas aux stimuli habituels des tueurs à gages. Lui proposer une énorme somme d’argent n’aura aucun effet. En appeler à son humanité ou son empathie est peine perdue. Avec sa coupe de cheveux, ses armes extraordinaires et son regard effrayant, Bardem incarne à merveille une sorte de diable, presque un alien surgi de nulle part. Le choix d’un acteur espagnol a été très audacieux mais au vu du résultat, on ne pourrait plus imaginer quelqu’un d’autre.

Un quatrième personnage vient se greffer ici : le Sud du Texas. Le film surpasse sans doute le livre et permet ici de se faire une meilleure idée des lieux, magnifiés par la photographie du talentueux chef opérateur Roger Deakins. On perçoit les vastes étendues, la chaleur écrasante et tous ces motels miteux qui égrènent le film.

Le roman La Route a un style très particulier, lié à la ponctuation ou plutôt son absence. Le roman No country for old men y ressemble, sans toutefois être aussi extrême. La partie “action” est presque parfois purement descriptive, avec moult détails sur les armes à feu et les calibres utilisés. Tout est fait pour nous ancrer dans cet univers particulier. Les dialogues aussi n’ont pas de ponctuation, l’auteur préférant le contexte pour faire deviner qui à parle à qui et pourquoi. Cette rupture avec les conventions porte parfois à confusion mais le lecteur est ainsi immergé dans le texte tout comme le héros dans le chaos.

McCarthy a intéressé le cinéma par trois fois : La Route, No country for old men et en 2013, il a même signé un scénario qui n’est pas une adaptation : Cartel (The Counselor), réalisé par Ridley Scott. Cette anomalie du cinéma américain méritera un article tant il dénote par ses choix artistiques. Le film est un échec mais les défauts cités par les critiques sont pour moi des qualités qui en font un film unique et vraiment étrange. A la lumière des autres œuvres de McCarthy, il apparaît pourtant comme une somme de tout ce qui obsède l’auteur.

Les réalisateurs ont à chaque fois en commun cette fascination pour la violence extrême qui caractérise certains milieux. Mais ce n’est pas simplement ça qui fait l’originalité de McCarthy. Ce dernier a aussi un goût pour les personnages simples, des quidams qui se voient dépasser par les conséquences catastrophiques de leur petite action, un trait commun avec les frères Coen et repris par Ridley Scott. Ceci explique les quelques digressions sur la fatalité et le destin, McCarthy semblant dire qu’on récolte toujours la monnaie de sa pièce.

Non ce pays n’est pas pour le vieil homme est un roman et un film doux amer. Si l’on peut y voir une comédie absurde, on est aussi parfois proche de l’horreur (la première scène du film est un choc) et il règne globalement une atmosphère de misanthropie funeste laissant peu de place à un quelconque espoir.

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