Tsurisaki Kiyotaka, face à la mort
Orozco, el embalsamador
Estomacs sensibles, abstenez-vous !
Tsurisaki Kiyotaka
DVD, 92 minutes, couleur
Japon
VO espagnole, sous-titres japonais et anglais
Orozco, el embalsamador est un documentaire sur un homme nommé Orozco, qui était le plus vieil embaumeur de Bogota en 1996.
Le travail d’embaumeur consiste à nettoyer un corps de son sang et de ses viscères, afin qu’il puisse se conserver plus longtemps sans odeurs putrides. Selon la qualité du travail, et selon le prix payé par le client, le corps peut rester « frais » de quatre jours à quatre semaines. Beaucoup de cultures religieuses exposent le corps pendant 4 jours, 6 jours ou plus, afin que les proches puissent lui faire leurs adieux.
Le reporter-réalisateur japonais Tsurisaki Kiyotaka est parti filmer Orozco à Bogota un jour de 1996. Ce devait être un simple reportage basé sur une journée passée avec l’embaumeur. Finalement, il est resté plus longtemps et il y est retourné. Ce long-métrage documentaire impressionnant a alors pu voir le jour.
Les images sont crues et dures. Il ne s’agit pas ici d’un film d’horreur ou de mise en scène d’hémoglobine factice. C’est un pur documentaire qui garantit de vous retourner l’estomac. Mais ce n’est pas du tout là le but du réalisateur.
Kiyotaka voulait un nouveau type de documentaires. Tous les documentaires se ressemblaient. Il voulait donc apporter une forme différente et un contenu plus profond concernant le thème de la mort. Ainsi ce film nous montre une facette de notre vie, l’après-mort, que nous ignorons (dans les deux sens du termes).
Le réalisateur n’a pas ajouté de commentaires aux images. Une discrète musique envoûtante accompagne le spectateur, amplifiant parfois la douleur.
Le film se présente plutôt comme une suite de séquences. Un montage assez basique donc. Mais les scènes ne sont pas coupées au moment fatidique de l’horrible vue d’un corps découpé. Je n’ai jamais vu d’images de corps coupés, évidés, vus de l’intérieur et de l’extérieur aussi complètes, même pas sur Arte ! On a affaire à un vrai document scientifique.
A travers ces images, nous constatons que la mort ne se limite pas au dernier souffle. Le corps ne disparaît pas instantanément. Si la religion ou la coutume veut que l’on dise au revoir au défunt pendant plusieurs jours, c’est une dernière occasion de le présenter sous son meilleur profil, et de lui montrer qu’on est là, à ses côtés. Mais pour permettre cela, le corps doit être nettoyé, chose beaucoup moins spirituelle.
Ainsi, on voit les corps passer de l’état de défunt, à l’état de cadavre que l’on transporte, que l’on déplace, que l’on dépèce, que l’on rembourre avec du papier journal et que l’on recoud avec de la ficelle de cuisine. Puis, après maquillage du visage, et habillage du corps, on le voit reprendre des couleurs humaines et prendre l’apparence propre d’un défunt chéri allongé paisiblement sur son lit de mort.
Le film n’épargne aucun détail : un visage est « retourné » (inside-out en anglais) pour pouvoir nettoyer la boite crânienne des restes de sang et de cartilage. Les allers-retours du couteau à travers les orbites de yeux pour détacher le visage du crâne sont stupéfiants et bouleversants. Si la séquence n’était pas filmée d’un trait, on ne croirait pas que la femme allongée dans le cercueil ensuite était ce tas d’os et de peau élastique.
Ce film nous rappelle aussi que ceci est le quotidien de beaucoup de gens. Pas seulement les embaumeurs qui officient pour des raisons religieuses mais aussi les chirurgiens ou les médecins légistes. C’est un aspect de la mort vu par peu de gens mais nécessaire à notre société, même si nous ne souhaitons pas le voir.

Un autre aspect, qui choque moins sur le moment, mais à tort justement : les conditions de vie à Bogota. On voit des médecins légistes, en plein milieu de la rue, dépouiller une fille tuée par balle de ses objets, de ses habits et pratiquer des travaux basiques d’autopsie. Tout cela se déroule devant une foule amassée, sans barrière, avec des gamins de 10 ans sur leurs vélos, qui observent la scène. La foule n’est pas plus choquée que nous serions choqués de voir les pompiers s’occuper de quelqu’un qui a fait un malaise. Il y a aussi l’hygiène des protagonistes, en particulier des embaumeurs, qui travaillent parfois à mains nues sur les cadavres. C’est un autre monde. Là encore, le film a une valeur scientifique ou historique. C’est un documentaire qui vient de l’intérieur. Kiyotaka a cette capacité d’infiltrer les milieux qu’il étudie. Des confidences du réalisateur, les images de ce film n’ont pas été faciles à tourner, du fait de la nature même du travail d’Orozco, mais surtout du fait des conditions de travail et des conditions de vie du pays. Etre projeté dans un monde aussi difficile, et y être accepté, n’est pas évident.
Mais il était, entre guillemets, encore plus difficile de vendre le film et les deux recueils de photos (2 livres intitulés Révélations et Requiem de la rue Morgue), de trouver des galeries ou des festivals qui acceptent de présenter ces travaux.

A Paris, le film et les photos ont été exposés à la galerie Kennory Kim du 28/09/2006 au 26/10/2006. Les travaux sont ensuite présentés à Nuremberg en Allemagne et à d’autres endroits en Europe.
Didier
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